Éric Zemmour : auteur-éditeur !

Par Nicolas Gary – Publié le mercredi 25 août 2021 à 17h32.

Monsieur Éric Zemmour

Éric Zemmour : “Comment je suis devenu auteur-éditeur ?”

ENTRETIEN EXCLUSIF – La France n’a pas dit son dernier mot sera le prochain livre d’Éric Zemmour. Une aventure éditoriale qui commence avec une rupture à l’initiative de son ancien éditeur, Albin Michel. Sans maison pour son prochain livre, le polémiste a choisi de monter sa propre société d’édition — Rubempré. Et de confier à Inter forum la distribution de ses livres sur le territoire, et dans la francophonie. Il revient avec nous sur cette démarche, plutôt inédite pour un auteur de best-sellers.

ActuaLitté : Que s’est-il passé avec Albin Michel ? Qu’en est-il de cette relation historique avec Francis Esmenard, l’actionnaire ?

Éric Zemmour : Oh, c’est en réalité très simple. Gilles Haéri [Président Directeur général des éditions Albin Michel, NdR] m’a appelé : « J’aimerais vous voir. » Nous avons convenu d’une date, dans un café et au jour dit, il m’annonce ne plus vouloir éditer. Selon lui, j’allais me servir de ce livre pour ma candidature à la présidentielle. Or, en juin, pas plus qu’aujourd’hui, je n’étais déclaré.

Ensuite, je lui ai opposé qu’Albin Michel avait publié François Fillon, qui avait été candidat. D’ailleurs, tous les éditeurs publient de potentiels candidats. Et je ne comprenais pas. Cette décision serait mauvaise pour la maison, déplaisant pour moi, qui suis un homme d’habitude… Il en a pris acte, et j’ai demandé un courrier pour confirmer.

Par la suite, Francis Esmenard m’a appelé, pour me dire que j’aurais dû le contacter plus tôt, que cela ne se serait pas passé de la sorte avec lui. Mais après tout, il a donné les pleins pouvoirs à Gilles Haéri, pas moi.

ActuaLitté : Où en êtes-vous à ce jour avec la maison ? On a parlé dans la presse d’un accord recherché après cette rupture de contrat…

Éric Zemmour : Je n’ai aucune information sur ce point. Il faut prendre contact avec mon avocat. De mon côté, j’ai travaillé tout l’été sur le livre, faisant le boulot de l’auteur, mais également de l’éditeur.

Gilles Haéri a-t-il fini par lire l’ouvrage qu’il a refusé?

Éric Zemmour : Ce qui est vrai, parce qu’il l’a reconnu lui-même, c’est qu’il ne l’a en effet pas lu. Mais j’ignore s’il l’a regardé depuis. En revanche, je peux vous assurer que je l’ai lu et relu.

[NdR : Son ancienne éditrice, Lise Boëll, aura travaillé presque deux années sur cet ouvrage, avant de quitter l’entreprise. Si elle n’a pas pris part à la création de la structure éditoriale, le refus de publier l’ouvrage aura conduit à « perdre » le travail réalisé.]

Votre avocat pointait que cette situation inédite créait un fameux précédent : se débarrasser d’un auteur sans avoir même pris connaissance du titre.

Éric Zemmour : Mais je ne souhaite pas être un cas d’école : en réalité, j’ai fait comme j’ai pu, en montant ma maison d’édition. Un grand éditeur français me lâche, me voici tout seul… Heureusement, j’ai pu bénéficier du soutien d’Interforum, qui dispose d’un véritable réseau pour garantir la distribution du livre.

Qu’en sera-t-il de vos anciens ouvrages?

Éric Zemmour : Ils resteront chez Albin Michel, bien sûr. Je ne vais pas entamer de procédure pour en reprendre les droits. D’abord, parce que je ne suis personnellement pas un procédurier. Je n’aime pas cela. C’est plutôt à moi que l’on fait des procédures…

Quand intervient cette perspective de monter votre propre structure éditoriale ? Comment cela se concrétise-t-il ? (Impression, fabrication, édition ?)

C’est avant tout une découverte : cette solution s’est imposée, mais encore fallait-il en comprendre les rouages, les fonctionnements. L’occasion fut aussi bonne de rencontrer des métiers, des personnes, que je n’avais pas l’opportunité de côtoyer : pour la fabrication, pour l’impression. J’ai découvert tous les métiers de l’édition en somme. On parle souvent des auteurs compositeurs : je suis devenu auteur-éditeur.

Du reste, j’ai été très bien conseillé, ayant pas mal d’amis dans l’industrie du livre : des professionnels, qui m’ont expliqué comment appréhender les problèmes, anticiper. Ils m’ont tout à la fois orienté et guidé suivant les besoins, les circonstances.

Vous êtes donc un auteur autopublié, ou indépendant, suivant les dénominations : quel goût à cette aventure ? Auriez-vous vocation à publier d’autres auteurs ?

Éric Zemmour : [Rires] Ça, je l’ignore. Une chose après l’autre. D’abord, je n’avais pas vocation à créer une maison d’édition. Et, j’insiste, sans cette aide, sans l’accompagnement des professionnels avec qui j’ai traité, cette aventure, proche de l’artisanat, aurait été bien plus complexe. Tout cela fut séduisant, parce que les auteurs ont rarement la chance de connaître toute la chaîne éditoriale. De là à en faire mon métier, eh bien…

Quant à l’indépendance que vous évoquez, oui, peut-être reflète-t-elle mon propre parcours. Cependant, je ne voudrais pas dénigrer les années passées chez Albin ou d’anciens éditeurs. Que ce soit chez Denoël, ou Grasset, j’étais pleinement libre. Ici, les circonstances me forcent à agir, mais je ne désirais pas cette indépendance, pas plus que je ne la vis comme un surcroît de liberté. En réalité, chaque fois que je me suis sentiment prisonnier, je suis parti. Ou l’on m’a viré.

Difficile de ne pas établir des liens entre Vincent Bolloré, CNews et Editis : comment l’accord de distribution a-t-il été présenté ? Des regrets de ne pas être officiellement publié par une maison d’édition ?

Éric Zemmour : Une fois la casquette d’auteur-éditeur adoptée, j’ai cherché un distributeur puissant. On m’a indiqué comment faire, présenté les bonnes personnes. La suite est connue pour des professionnels. Ainsi, avec un tirage de 200.000 exemplaires, Interforum est parvenu à réaliser une mise en place de 150.000 exemplaires, c’est exceptionnel.

Pour ce qui est des regrets, en revanche, je suis un sentimental : je regrette moins de n’avoir pas trouvé une nouvelle structure que d’avoir été contraint à quitter la précédente. Vous savez, être avec les mêmes personnes, créer des liens, quand on est auteur, cela a quelque chose de plus chaleureux, plus rassurant. Dans une ambiance qui se compose d’habitudes, d’un passé commun, on réussit bien mieux que dans la rupture.

Vous évoquez des chiffres de mise en place représentant le double de ce que réalisait Hachette Diffusion pour le compte d’Albin Michel. Qu’est-ce que cela vous dit de la maison ?

Éric Zemmour : Je pense que l’on a pu mettre un frein, oui, en interne. D’autant que si l’on regarde les précommandes affichées sur Amazon, alors que le livre ne sortira que le 16 septembre, cela explose. [NdR : à date de parution de l’article, il était 10e juste derrière Amélie Nothomb, autrice Albin] Pour un ouvrage qui n’est pas encore en librairies, j’imagine que l’on peut parler d’une attente des lecteurs.

Justement, de quoi parle ce prochain livre?

Éric Zemmour : D’abord, j’ai voulu écrire la suite du Suicide français, donc les années 2005 à 2020. J’avais, dans le Suicide, montré comment l’état du pays s’était détérioré, et je pensais que l’on s’arrêterait là. Mais avec La France n’a pas dit son dernier mot, j’explique que la situation de l’État s’est aggravée. Par ailleurs, je suis devenu un des personnages de cette histoire : je propose donc de nombreuses anecdotes personnelles — des choses vues, à la manière de Victor Hugo.

On peut parler d’une autobiographie politique, puisque j’évoque l’évolution du pays, mon itinéraire. Mais cela finit surtout par être une réponse au Suicide français : comment s’en sortir, finalement ? J’y livre ma vision, politique, de ce qu’il faut faire pour éviter le déclin.

Justement, votre ancienne maison redoutait un manifeste politique : avait-elle bien anticipé ?

Éric Zemmour : Dans ce cas, il faut rappeler que cela fait 30 ans que je publie des livres politiques. Quand j’écris Le coup d’État des juges, c’est politique. Mes romans, pareil. Selon moi, la littérature est intrinsèquement politique — Madame Bovary, L’Éducation sentimentale et tant d’autres… La politique, c’est le fond de mes livres. Mais il ne s’agit jamais d’un programme politique, détaillant point par point des méthodes ou des promesses.

D’ailleurs, Le Suicide français, Destin français, édités et publiés par Albin Michel, étaient des ouvrages politiques. Leur refus implique des subtilités qui m’échappent. Et surtout, Albin n’a jamais été une maison de la gauche germanopratine : elle incarnait un espace de dissidence, vis-à-vis du politiquement correct. Il me semble que je m’inscrivais dans cette ligne éditoriale…

Votre livre sera désormais distribué par le groupe qui publie Jean-Luc Mélenchon…

Éric Zemmour : C’est très bien et me semble tout à fait normal. Les lois qui régissent l’édition et la librairie sont faites pour que soit respectée cette diversité intellectuelle et idéologique. Il faut un choc des idées, que les visions, de la France et du monde se confrontent. C’est ainsi que l’on devient plus intelligent.

L’une des grandes problématiques actuelles, en écho, ou chambre de résonnance, aux phénomènes sociaux, c’est l’instauration du Passe Sanitaire en bibliothèques. Qu’en pensez-vous ?

Éric Zemmour : Je ne comprends pas vraiment ce besoin de distinction entre les uns et les autres, entre le métro, le restaurant, les bibliothèques. La discussion est globale sur ce sujet. Et les exceptions souvent difficiles à comprendre.

Ndr : Selon les informations obtenues par ActuaLitté, Interforum a indiqué dans un message interne que la prospection pour le livre « se fera dans un délai très court, la date de remontée des commandes étant fixée au vendredi 3 septembre ». Pour les nouveautés, une date butoir intervient pour l’office — passée cette dernière, il s’agira donc de réassort. L’urgence pèse.

Lire la Source : https://actualitte.com/article/102071/interviews/eric-zemmour-comment-je-suis-devenu-auteur-editeur

© par Bernard TRITZ

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