Éric Zemmour : Faim de l’Histoire de France !

Par Arthur CHEVALIER – Publier le mardi 14 décembre 2021 à 17h45.

© CHRISTOPHE ARCHAMBAULT / AFP

Arthur Chevallier – Avec Zemmour, la faim de l’Histoire : L’Histoire doit-elle être falsifiée pour être restaurée ? Grâce à Éric Zemmour, les historiens sont, depuis un mois, consultés, interviewés, mieux encore, écoutés. Femmes et hommes politiques, journalistes, commentateurs, autant d’historiens du dimanche passionnés et méconnus jusqu’à aujourd’hui, le répètent : non, ça ne s’est pas passé comme ça. La France semble tout à coup redevenue un sujet de première importance. S’il est incontestable qu’Éric Zemmour falsifie l’Histoire, il est non moins incontestable que son discours a prospéré sans rencontrer d’entrave pendant des années. Si on le contredit, c’est toujours du point de vue de la morale, et rarement du point de vue de la culture. Il y avait pourtant beaucoup à dire. Quant à sa rhétorique malhonnête, comment en expliquer l’écho ? Ses électeurs potentiels n’adhèrent peut-être pas à sa lecture de l’antisémitisme de l’État français, mais force est de constater qu’elle ne les repousse pas. Et si ce phénomène était la conséquence d’un abandon de l’Histoire par une opinion désormais obnubilée par les idéologies ? Bref, comment en est-on arrivés là ?

La faute n’en revient pas aux historiens : Pour le dire vulgairement, ça bosse, et depuis longtemps. Les travaux de Laurent Joly, parmi les plus récents et pertinents, sur Vichy et les juifs, n’ont rien de confidentiel. Ils sont considérables et connus. On semble aujourd’hui, avec ferveur, les redécouvrir. C’est heureux, mais c’est bien tard. Doit-on, une fois de plus, incriminer l’ignorance des médias ? Plus sûrement l’ignorance en général, laquelle ne s’explique pas par une prétendue décadence de la société occidentale, mais par un abandon de la connaissance au profit d’un affrontement idéologique généralisé, une logique du front contre front, laquelle touche aux limites de la pertinence intellectuelle.

La gauche n’aime plus l’Histoire : Doit-on rappeler que, parmi les partis de gauche représentés à l’élection présidentielle, aucun d’entre eux, et depuis longtemps, n’est capable de s’inscrire dans la moindre continuité historique ? À l’exception de Jean-Luc Mélenchon, qui se réfère à une lecture partielle et partiale de la Révolution française, d’où il parvient à être à la fois le fils de l’universalisme républicain et le frère des militants indigénistes ? La gauche n’aime plus l’Histoire, mais l’histoire de la domination, à l’aune de quoi tout devrait être relu. Non que cela ne soit pas stimulant, Karl Marx nous a appris que ça l’était, mais ça n’est pas suffisant et, surtout, ça ne peut pas être un prisme unique. Depuis quand l’absence de nuance et la totalité sont-elles les critères d’une vie intellectuelle saine ?

Des phénomènes éditoriaux ont porté à confusion. Le triomphe d’Histoire mondiale de la France dirigé par Patrick Boucheron a provoqué, à droite, une indignation disproportionnée. Si les postulats de sa préface peuvent être contestables, ils ont d’ailleurs été contestés, le contenu du livre en soi n’en est pas moins une histoire de la France d’un nouveau genre, et intéressant. L’aspect prétendument militant de son travail en a recouvert l’érudition, l’originalité et la nouveauté. Pour prendre un exemple récent, et de l’autre côté de l’échiquier politique, le bicentenaire de la mort de Napoléon a lui aussi mis en évidence des confusions idéologiques qui confinaient au ridicule. Des historiens de l’esclavage, plus sûrement des sociologues, ont attaqué des historiens du Consulat et de l’Empire relativement au rétablissement de l’esclavage, comme si s’intéresser à Napoléon revenait à être l’avocat de sa politique ? Comme si le moindre historien du Consulat et de l’Empire avait ne serait-ce que commencé à réhabiliter l’esclavage ? Comme si le moindre historien du Consulat et de l’Empire avait, du reste, ignoré cette mesure ? La vie des idées et de la connaissance implique des antagonismes, certes, mais ils doivent être de nature intellectuelle. L’Histoire s’est laissé déporter sur le champ politique en tombant dans le piège de sa radicalisation et de sa simplification. L’outrance, le mépris et la caricature ont monopolisé une énergie telle qu’ils ont créé un espace dans lequel s’est engouffrée la vulgarité.

En un mot comme en cent, il faut s’occuper de l’histoire de France : Quant à ce qu’on appelle la mémoire, elle n’est rien sans l’Histoire ; et il n’est pas inutile, à ce propos, de se souvenir que, pour paraphraser Stéphane Audoin-Rouzeau et Annette Becker dans 14-18, Retrouver la guerre, le devoir de mémoire n’annule pas le devoir d’histoire, c’est-à-dire celui de travailler sans cesse, de communiquer sans cesse sur ce travail, de le diffuser, de le rendre accessible, et ce, dans un unique but : créer une proximité entre le monde scientifique et la société. Comment ne pas s’indigner de l’abandon et parfois de la destruction de l’université ? Comme si les savoirs et les connaissances n’étaient que des futilités en comparaison des professions dites productives. Comme si la notion même de civilisation n’impliquait pas l’excellence culturelle et intellectuelle.

En un mot comme en cent, il faut s’occuper de l’histoire de France : La Fondation Napoléon a passé une année entière, 2021, à tendre la main, y compris parfois sur des plateaux de télévision, à des associations consacrées à la mémoire de l’esclavage pour travailler ensemble sur ces sujets, produire des notes, renouer le dialogue, avec une réciprocité qu’on qualifiera ici de contestable. Des initiatives salutaires sont passées sous silence. Ainsi du très original Dimitri Casali, qui, pendant plusieurs années, a visité des lycées de banlieue pour essayer de transmettre l’histoire napoléonienne à des enfants qui, a priori, ne s’en sentaient pas proches. De même prévoit-il d’organiser une série de concerts, « historocks », consacrés à l’intégralité de l’histoire de France, et pas seulement à Jeanne d’Arc ou à Louis XIV, mais aussi au Front populaire de Léon Blum. Pourquoi ces initiatives sont opposées à l’histoire des discriminations ou à celle de l’esclavage ? Pourquoi l’Histoire dans ce qu’elle a de plus populaire, de plus évident, de plus intuitif devrait-elle être méprisée ou remisée au rang de propagande droitière ? Ces outrances sont au moins aussi bêtes que celles dirigées contre l’histoire mondiale.

Des plaies que l’on croyait cautérisées se révèlent béantes ; et les tabous d’hier deviennent les sujets d’actualité d’aujourd’hui. Internationaliser l’histoire de France est une idée intéressante, mais elle ne doit pas conduire à la conclusion fausse et dangereuse d’après laquelle il n’y aurait plus rien d’intéressant à dire sur l’Histoire de l’Hexagone des deux cents dernières années. Nous savons que la Révolution française n’est pas terminée, que les guerres de l’Empire ne sont pas terminées, que la Commune et les années 1930 sont sans cesse rejouées, et désormais que Vichy peut être décrétée ville ouverte de la mémoire à n’importe quel moment.

Lire la Source : https://www.msn.com/fr-fr/actualite/culture/arthur-chevallier-avec-zemmour-la-faim-de-l-histoire/ar-AAROg6F?ocid=msedgntp#image=1

© par Bernard TRITZ

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